Retraites : en finir avec le catastrophisme et les contrevérités

samedi 8 mai 2010
popularité : 1%

Une vision catastrophique est d’autant moins fondée qu’un rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée, la richesse créée par les entreprises, est tout à fait envisageable. Il n’est pas acceptable de considérer comme pérenne la baisse de 10 points de la part des salaires ayant eu lieu ces dernières années.

Cet article, signé de Pierre KHALFA, dans le cadre du Conseil scientifique d’ATTAC France, est paru le 19 mars 2002.

Le lecteur verra que, 8 ans plus tard, les arguments n’ont pas vieilli. Seule la situation économique a évolué vers davantage de précarité, davantage de chômage et des déficits publics qui, suite au sauvetage des banques et à une politique systématique d’exonérations de charges et de baisses d’impôts des plus aisés, explosent pour atteindre aujourd’hui 8 % du P.I.B. avec une dette avoisinant les 80 % du P.I.B.

Voici donc cet article trouvé sur le site d’ATTAC :


Retraites : en finir avec le catastrophisme et les contrevérités

“Retraite, une bombe pour 2003” titre Libération (6 mars 2002). Le sous-titre de l’article enfonce le clou en indiquant que “le système actuel ne tient que jusqu’en décembre”. Le reste de l’article est à l’avenant. Se côtoient ainsi présentation partielle et tronquée des chiffres et affirmations non démontrées. Alors que le récent rapport du Conseil d’orientation des retraites (COR) a rejeté “l’idée parfois exprimée qu’il sera impossible de financer les retraites”, l’article renoue avec les pires travers d’une présentation apocalyptique de l’avenir des retraites.

Non, le système actuel ne s’effondra pas en décembre prochain. Toutes les études sans exception indiquent qu’aucun déficit n’apparaîtra avant 2010 pour le régime général, et pas avant 2015, voire 2020, pour les régimes complémentaires. Le nombre de retraités va certes augmenter fortement dans les décennies à venir. L’article cite des chiffres issus du rapport Charpin qui indique que l’on passerait de 4 retraités pour 10 actifs en 1995 à 7 retraités pour 10 actifs en 2040. Ce que la présentation de ces chiffres “oublie”, c’est que les 10 actifs de 2040 produiront beaucoup plus de richesses que ceux de 1995.

Si l’on prend l’hypothèse d’une croissance modérée de 1,7% par an – elle a été de 2,1% par an entre 1973 et 1996, période de “crise” –, la richesse nationale, le PIB, aura doublé en 2040. Dans le même temps, la part des retraites dans le PIB devrait passer de plus de 12 % actuellement à 18,5 % si l’on veut maintenir le niveau actuel des retraites par rapport aux salaires. Il n’y a pas donc de problème insurmontable a priori. Remarquons que l’hypothèse retenue dans l’article – les retraites représentent 16 % du PIB en 2040 –, revient à accepter, comme vient de le confirmer le COR, une baisse de plus de 20 % de montant des pensions par rapport aux salaires, information que les lecteurs de l’article n’auront pas.

Cette augmentation de 6,5 points de PIB ne doit pas inquiéter : le poids des pensions s’est accru de plus de 7 points entre 1950 et 1995 sans que cela provoque les cataclysmes que certains se plaisaient déjà à prédire à l’époque. Pour couvrir cette évolution, une augmentation de 15 points du taux de cotisation lissée sur 40 ans, soit 0,37 point par an, suffirait. Il est difficile de croire qu’une telle augmentation pourrait mettre toute l’économie à terre. Le COR met d’ailleurs en avant des marges de manœuvres susceptibles de la faire baisser : les excédents de la branche famille (un point de PIB), le maintien du prélèvement RDS après 2015 (0,3 point de PIB), de possibles économies réalisées sur les dépenses liées au chômage (2 points de PIB en 2000) en cas de baisse de ce dernier.

Une vision catastrophique est d’autant moins fondée qu’un rééquilibrage du partage de la valeur ajoutée, la richesse créée par les entreprises, est tout à fait envisageable. Il n’est pas acceptable de considérer comme pérenne la baisse de 10 points de la part des salaires ayant eu lieu ces dernières années. Un tel rééquilibrage de la part des salaires a d’ailleurs des effets neutres sur la compétitivité des entreprises s’il est compensé par une baisse des profits financiers qui ont fortement augmenté dans la même période, hypothèse que l’auteur de l’article se refuse même à envisager.

Le comble est atteint avec les retraites des fonctionnaires qui entraîneraient “une explosion des dépenses publiques, rendant quasi impossible l’élaboration du budget”. Là, aucun chiffre n’est avancé et pour cause ! le rapport Charpin, pourtant peu suspect de complaisance sur ce point, indique qu’à l’horizon 2040 la part des pensions dans le PIB n’augmenterait que de 1,4 point. On veut nous faire gober la fable de l’explosion des dépenses publiques avec 1,4 point de PIB supplémentaire lissé sur 40 ans (0,035 point par an). La même mauvaise foi est à l’œuvre en ce qui concerne un éventuel retour aux 37,5 annuités de cotisation pour les salariés du secteur privé. La aussi, aucun chiffre n’est avancé, ce qui n’empêche pas l’auteur de l’article d’écrire qu’une telle mesure “précipiterait la faillite de l’assurance vieillesse et des régimes complémentaires”. Le COR a pourtant mis fin à cette fiction en indiquant que son" incidence sur les besoins de financement du système de retraite peut être estimée à 0,3 point de PIB " ce qui est négligeable.

L’objectif de cette présentation angoissante de l’avenir des retraites apparaît dans la conclusion de l’article. Il s’agit de prôner un “passage en force” pour imposer une augmentation de la durée de cotisation aux fonctionnaires. L’auteur de l’article n’est d’ailleurs pas une contradiction près puisqu’il propose de “négocier des contreparties équitables comme l’intégration des primes dans le calcul des retraites”, mesure qui aurait pour conséquence d’augmenter le montant des pensions que l’on veut justement diminuer en décalant l’âge de départ à la retraite. Cette contradiction n’est en fait qu’apparente car, comme il l’avoue naïvement, une telle mesure est un “préalable posé par le MEDEF pour entrer dans une logique de retraite à la carte, applicable à l’ensemble des salariés”.

La boucle est ainsi bouclée. À l’augmentation de la durée de cotisation dans le secteur public, correspondrait, sous le vocable de “retraite à la carte”, la fin du système par répartition tel qu’il fonctionne actuellement. Pour le patronat qui veut introduire la notion de “neutralité actuarielle”, il s’agit de lier le montant de la pension à la durée de vie du retraité pour que, à carrière égale, une retraite prise “librement” à 55 ans “coûte” la même charge qu’une retraite prise tout aussi librement à 70 ans. Plus un salarié partira tôt à la retraite, moins celle-ci serait élevée. Dans cette perspective, le MEDEF veut généraliser le système par points qui existe déjà dans les retraites complémentaires. Chaque année de travail donnerait droit à un capital de points, au salarié de se débrouiller pour en avoir le maximum. Le MEDEF propose aux salariés de prendre leur retraite entre 55 et 70 ans, le montant de leur retraite étant fonction de l’âge et de la durée d’activité. Cela lui permet de s’affranchir allègrement de l’ordonnance de 1982 fixant les conditions d’une retraite à taux plein à 60 ans. En effet, au nom de la “neutralité actuarielle” et de la “retraite à la carte”, le MEDEF propose d’augmenter d’un trimestre par an le nombre de trimestres nécessaires pour bénéficier d’une retraite à taux plein au nom du fait que l’espérance de vie augmente en moyenne d’un trimestre par an. Ainsi, en 2023, il nous faudrait avoir 65 ans et 45 années de travail pour ne pas voir sa retraite amputée de façon “actuariellement neutre” bien sûr.

Ainsi, alors que la richesse produite ne cesse d’augmenter, les salariés n’auraient d’autre choix que de travailler de plus en plus longtemps ou de vivre leurs vieux jours avec une retraite croupion. Cette dernière solution est d’autant plus probable qu’actuellement les deux tiers des salariés du privé sont hors emploi (chômage, préretraite) au moment de faire valoir à 60 ans leur droit à la retraite.

Pierre KHALFA ATTAC France Article publié le 19/03/2002